Existe-t-il une similitude entre les deux notions du sensus fidei et celle de l’opinion générale majoritaire ? Le caractère subjectif et consensuel de ces deux démarches semble aller dans le sens d’une ressemblance des deux notions. Cependant, la ressemblance n’est qu’apparente car il n’y a aucune similitude ni sur un plan notionnel et encore moins sur un plan théologique entre ces deux démarches.
Dans le but d’élucider un certain conflit d’interprétation entre ces deux notions, cet exposé se déroulera en trois parties :
1. Nous verrons dans un premier temps le contenu notionnel du sensus fidei ;
2. puis, nous dégagerons les idées maîtresses que recouvre la notion « d’opinion générale majoritaire » et leurs ressemblances avec celle du sensus fidei ;
3. enfin, nous verrons la spécificité théologique – non équivoque – du sensus fidei par rapport à l’opinion générale majoritaire.
La notion anthropologique et ecclésiologique du sensus fidei
À la question de savoir ce qu’est vraiment le sensus fidei, ou sens de la foi, on peut donner comme réponse minimale, qu’il s’agit d’une capacité de discernement spirituel par laquelle le croyant accède à l’intelligence de la foi sur une question donnée, dans les conditions ordinaire de sa vie1. Cette aptitude rel.ve de la fides qua, autrement dit de la dimension subjective (ou personnelle) de la foi, qui ne peut cependant jamais être séparée de la fides quae, c’est-à-dire de la dimension objective (ou fides ecclesiae) de la foi2. Cette expérience à caractère personnel implique la prise en compte de toutes les infrastructures anthropologiques : celle de la sensibilité, celle de l’intelligence et celle de la croyance. Il s’agit donc d’une dimension subjective et personnelle de la foi, que l’on peut qualifier comme une foi intuitive (sensus en latin, ou aisthesis en grec) se conjuguant en même temps avec une foi qui pense (intellectus fidei)3. En somme, on peut donc dire que le sensus fidei est la capacité de perception intuitive et intellectuelle, propre à chaque baptisé, dans l’ordre de la connaissance des vérités de la foi4.
Cette notion a comme fondement biblique la promesse du Christ faite aux disciples, dans son discours d’adieu, lorsqu’il leur assure l’assistance de l’Esprit Saint comme celui qui dévoile et conduit dans la vérité toute entière. L’Evangéliste rapporte ces paroles : «J’ai encore beaucoup à vous dire mais vous ne pouvez pas le porter à présent. Mais quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous introduira dans la vérité tout entière ; car il ne parlera pas de lui-même, mais ce qu’il entendra, il le dira et il vous dévoilera les choses à venir » (Jn 16, 12-13). Saint Jean explicite ce processus surnaturel de connaissance lorsqu’il écrit dans sa Première Epître : «Quant à vous, l’onction que vous avez reçue de lui demeure en vous, et vous n’avez pas besoin qu’on vous enseigne. Mais puisque son onction vous instruit de tout, qu’elle est véridique, non mensongère, comme elle vous a instruits, demeurez en lui » (1Jn 2, 27 | 2, 20). L’onction spirituelle de la grâce baptismale peut donc instruire le fidèle de toute chose, selon la vérité divine qui vient du Saint-Esprit.
Ceci étant dit, la notion subjective et personnelle du sensus fidei reste insuffisante doctrinalement si celle-ci n’est pas vécue dans la communion ecclésiale en relation avec l’ensemble des autres fidèles. Elle ne devient vraiment opératoire que dans le sensus fidelium ou consensus omnium fidelium, c’est-à-dire dans le « sens » – ou le « consensus » – de la foi de tous les fidèles (universitas fidelium), en tant que forme particulière de connaissance ecclésiale pour la transmission des vérités révélées5. La doctrine catholique post-conciliaire, en approfondissant la notion théologale du sensus fidelium, la considère à juste titre comme une fonction ecclésiale pour l’intelligence de la foi et un lieu de discernement doctrinal6.
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